jeudi 9 janvier 2014

39-45. Témoignage. L'histoire d'un village en proie à la collaboration.

 « J'avais quatre ans quand la guerre a commencé ». 

  François, gottenhousien depuis sa naissance, est assis à table, une tasse de café dans la main. Il fouille dans sa mémoire, ouvre tous les tiroirs où sont enfouis ses plus anciens souvenirs. Il part en quête des images de la seconde guerre mondiale.
   « A l'époque d'avant-guerre, l'armée française était logée aux frontières » raconte-t-il. « Je me souviens encore des railleries des soldats. Ils se moquaient de nous parce que le seul mot qu'on savait dire en français, c'était « oui » » ». Il ajoute : « Les soldats français étaient à Gottenhouse. Je m'en rappelle très bien. Quand on allait faire boire les bêtes à la fontaine, on les croisait. »
   Bien que très jeune au moment des événements, François garde encore beaucoup de souvenirs de cette période si sombre. Il ne comprenait peut-être pas tout ce qui se passait quand il était petit, mais les images sont encore là, dans sa mémoire, les gens, les défaites, les victoires. Ce sont tous ses souvenirs, cette magnifique mémoire des anciens, qu'il faut recueillir, conserver, car ils constituent, tous ensemble, des brides de la grande Histoire.
   « Hubert*, un habitant de Gottenhouse, était très proche des allemands, de la wehrmacht. Il est décédé vers 1940. Le jour de son enterrement, beaucoup de hauts pontifes de l'armée étaient présents. Il neigeait beaucoup ce jour là, et je me rappelle que les soldats allemands avaient déblayé toute la rue jusqu'au cimetière du village. Son cercueil avait été décoré du drapeau nazi. »
   François raconte les premières années de la guerre. La défaite française ne l'a pas marqué, ni l'arrivée des allemands. Cependant, il se souvient que plus le temps passait, plus la vie au village se dégradait. Et pour cause : « Le fils d'Hubert, André*, était un nazi convaincu. Dès qu'on avait des nouvelles du front, dès que les allemands fêtaient une victoire, on devait sortir les drapeaux. Ceux qui ne le faisaient pas risquaient d'être envoyés à Shirmeck ! (ndlr : au Struthof, camp de concentration de Natzweiler) »
   Très rapidement, ce petit village campagnard, qui comptait moins de deux-cent habitants, a sombré dans la peur. François continue : « André était souverain dans le village, il faisait la pluie et le beau temps ! Il a fait interner tous ceux qu'il n'aimait pas. Martine* (autre habitante du village) m'a un jour raconté qu'il l'avait forcé à s'exiler en Dordogne. Il lui a donné deux heures à peine pour partir, simplement parce qu'elle refusait de l'épouser ». Il ajoute : « André et sa famille ont profité de la guerre pour s'enrichir. Ils étaient les premiers du village à avoir des toilettes modernes ! »
   Le collabo de Gottenhouse n'était pas le seul à effrayer la population en tentant d'instaurer une glorification terriblement malsaine d'Hitler et de son armée : « Il n'y avait pas d'école à Gottenhouse, on devait aller à Otterswiller. Notre instituteur était un vétéran de la première guerre mondiale. Mais un obus avait dû lui retourner le cerveau, il était fou ! A chaque victoire allemande, on devait sortir dans la cour et se mettre au garde à vous devant le drapeau. »
Extrait du bulletin municipal de Gottenhouse
Année 2001.
   En dépit de cette lourde présence de la collaboration, François ne se plaint pas : « On n'a manqué de rien, parce qu'on était à la campagne. La vie à la ville devait être beaucoup plus dure ». Néanmoins, « il fallait faire attention à tout, car tout était très réglementé. »
   Quand on lui demande s'il avait peur des allemands et de la guerre, il répond : « Non. On était tellement jeune, on ne comprenait pas tout. Et puis, on ne savait pas ce que c'était, la peur. »
   Il ajoute « Il y avait des réunions de la hitlerjugend à Gottenhouse, mais ni mes frères ni moi ni avions été enrôlés car nous étions trop jeunes ». « Il y a des malgré-nous de Gottenhouse qui sont partis au front russe. Ils étaient six. On ne les a plus jamais revus », déclare François.
   Celui-ci se rappelle surtout de la libération. Tout d'abord, les bombardements : « Quand ils ont bombardé le Zornhoff, ils ont aussi lancé des bombes sur Otterswiller, par accident. » Il ajoute : « On voyait les soldats anglais mitrailler les locomotives allemandes sur le pont d'Otterswiller. On était quelques uns à jouer dans le champ de patate, on s'est caché, on était à 200 m ! ». Finalement, « les allemands ont fait sauté avec de la dynamite trois arches du pont ».

   « J'ai vu les américains. Ils nous ont offert des cartouches de cigarette, des chewing-gums, de la réglisse et du chocolat. Ils se sont invités chez nous. C'était des grands amateurs de schnaps ! » rigole-t-il.
   « Nos parents sont allés à Saverne pour participer à la liesse de la libération, comme beaucoup de monde alentours, mais nous, les jeunes, sommes restés au village ».
Extrait du même bulletin municipal
   Il se rappelle aussi du sort réservé aux collabos : « La FFI est venue et a ramassé André et sa famille. Ils les ont mis sur la place du village. Ils ont subis la revanche.    Ils ont été très fortement molestés. On leur tapait dessus avec des ceinturons. J'avais neuf ans, je comprenais ce qu'il se passait. » André a alors été emmené à la gare de Saverne où on l'a forcé à s'exiler. Il est parti en Dordogne.
    « Je me souviens aussi du premier 14 juillet qu'on a fêté juste après la guerre ! C'était une belle fête, nous étions tous joyeux, pleins d'espoir. »

Extrait du même bulletin municipal
   Après la guerre, André est revenu au village. « Il n'a pas été accueilli », dit François en se rappelant qu' « il est toujours resté en retrait. Il a toujours été très germanophile ». Martine aussi, cette femme contrainte de fuir son village à cause d'un amour mêlé de haine, est revenue et compte bien passer toute sa vie dans sa chère maison.

* : Les prénoms ont été changés.
Le lieutenant Vayne annonce la libération de Gottenhouse.
Image tirée du même bulletin municipal.


Extrait du bulletin municipal de Gottenhouse.
Année 2001.



2 commentaires:

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